Lettre : Élargissement des critères d’embauche des travailleurs sociaux de première ligne en Colombie-Britannique

L’honorable Katrine Conroy

Ministère du Développement de l’enfance et de la Famille

Salle 134, édifices du Parlement

Victoria, C.-B. 

V8V 1X4

 

Objet : Élargissement des critères d’embauche des travailleurs sociaux de première ligne

 

Madame la Ministre,

 

L’Association canadienne des travailleuses et travailleurs sociaux (ACTS) a été fondée en 1926 pour surveiller les conditions d’emploi et établir des normes de pratique dans la profession du travail social. À cet égard, l’ACTS a appuyé le développement de la pratique du travail social professionnel dans chaque province et territoire tout au long de l’histoire de la profession. 

 

Investie de ce mandat historique, je vous écris avec une profonde inquiétude au sujet de l’intention déclarée du gouvernement de la Colombie-Britannique d’accélérer la déprofessionnalisation des services de protection de l’enfance en élargissant les critères d’embauche pour les postes qui relèvent du champ d’exercice du travail social. Si l’on élargit les critères d’embauche de ces postes à la combinaison d’un simple diplôme, d’un diplôme de troisième cycle ou d’un certificat dans un domaine lié aux services à la personne (psychologie, sociologie, études autochtones, etc.), ainsi qu’un minimum de deux ans d’expérience de travail, les nouveaux travailleurs n’auront pas la formation, les connaissances, les habiletés, les valeurs et les principes éthiques nécessaires pour bien servir les personnes et les communautés.

 

L’ACTS croit comprendre que cette décision d’exposer les enfants et les familles à des risques est fondée, en partie, sur le fait que d’autres administrations au Canada s’éloignent de l’exigence que les travailleurs sociaux fournissent des services professionnels de protection de l’enfance. De plus, le récent rapport de recherche de l’ACTS, intitulé Mieux comprendre les travailleuses et travailleurs sociaux en protection de l’enfance : constatations du sondage pancanadien et des interviews avec les experts est cité à tort pour justifier la déprofessionnalisation de la protection de l’enfance en ColombieBritannique.

 

Premièrement, en ce qui concerne l’évolution de la réglementation et de la responsabilisation de la pratique professionnelle du travail social, les administrations qui cherchent à renforcer la protection et le soutien des enfants et des familles s’orientent vers l’enchâssement, dans la législation, du champ d’exercice du travail social. L’intention annoncée du gouvernement de la Colombie-Britannique est en contradiction directe avec la protection du public par une pratique du travail social encadrée, responsable et fondée sur des données probantes.

L’histoire démontre que le fait de ne pas exiger que les travailleurs des services de protection de l’enfance aient une formation en travail social, ni qu’ils soient inscrits, est une décision à courte vue qui mettra les enfants et les familles en danger — une décision qui a le fort potentiel de reproduire l’histoire catastrophique des services non réglementés de protection de l’enfance dans la province.

 

Deuxièmement, dans le récent document sur la protection de l’enfance de l’ACTS, l’expérience majoritaire des travailleurs sociaux qui ont participé à ce projet était une profonde préoccupation au sujet de la déprofessionnalisation en protection de l’enfance : d’après leur expérience, ce relâchement des normes professionnelles est motivé par des facteurs qui privent les intervenants du temps nécessaire pour établir des relations et soutenir les clients.

 

Il est malheureux que l’on cite à tort le document sur la protection de l’enfance de l’ACTS, qui reconnaît la difficulté pour de nombreuses administrations de maintenir les exigences en matière de formation en travail social en raison des coûts ou d’autres facteurs. Il est déplorable que votre gouvernement s’en serve maintenant comme justification pour retirer structurellement les rôles en matière de bien-être social dans le cadre du champ d’exercice du travail social.

 

À cet égard, les défis systémiques auxquels sont confrontés les travailleurs sociaux, notamment le manque de données adéquates pour orienter les politiques et la planification, les exigences administratives accrues qui alourdissent la pratique du travail social et le manque de valeur que les organismes accordent aux travailleurs sociaux en matière de protection de l’enfance, ont été négligés dans cette décision. 

 

Chaque jour, les travailleurs sociaux font face à ces défis structurels et maintiennent pourtant leur Code de déontologie : étant donné les problèmes systémiques en jeu, comment les personnes sans formation en travail social et sans Code de déontologie pourraient-elles mieux protéger leurs enfants et soutenir leurs familles ? De l’avis de l’ACTS, votre gouvernement expose les enfants et les familles à des risques et à de piètres résultats.

 

En plus de l’expérience de déprofessionnalisation des travailleurs sociaux de la protection de l’enfance, ils ont également recommandé que l’ACTS concentre ses efforts de plaidoyer sur les conditions de travail des travailleurs sociaux et sur l’amélioration des conditions des clients en préconisant une augmentation des services ayant une incidence sur les principaux facteurs familiaux qui font que les enfants nécessitent des services de protection. Il s’agit notamment des services de toxicomanie et de santé mentale pour adultes, de la réduction de la pauvreté, du logement et des mesures visant à améliorer l’équité sociale. Les participants à l’étude ont conseillé à l’ACTS d’axer ses stratégies de plaidoyer sur les éléments suivants :

 

  • S’attaquer à la disproportion des enfants et des familles autochtones dans le système de protection de l’enfance ;
  • Agir sur les facteurs qui influencent les conditions de travail, tels que :
  1. le maintien en poste et le roulement du personnel,
  2. la charge de travail et le nombre de cas,
  3. la création d’un climat organisationnel favorable,
  4. l’accroissement de la valeur que les organisations accordent aux connaissances et à la pratique du travail social, 
  5. l’assurance que les responsabilités liées à la charge de travail permettent de passer suffisamment de temps avec les clients.

Les stratégies que préconisent collectivement les travailleurs sociaux pour soutenir à la fois leur pratique professionnelle et les personnes qu’ils ont l’honneur de servir s’alignent directement sur vos propres mandats : améliorer et rehausser les services de protection de l’enfance pour s’assurer que tous les enfants grandissent dans un environnement sûr et stimulant, investir dans la protection des enfants pour embaucher des travailleurs sociaux et du personnel supplémentaire qui soutiennent les travailleurs sociaux et mettre en œuvre des mesures incitatives pour attirer des travailleurs sociaux dans des régions rurales et mal desservies.

À cette fin, l’ACTS appuie fermement la BC Association of Social Workers et, ensemble, nous demandons que le gouvernement de la Colombie-Britannique revienne sur sa décision à courte vue d’élargir les critères d’embauche pour les postes faisant partie du champ d’exercice du travail social et d’investir plutôt dans la vie des enfants en s’assurant que des travailleurs sociaux responsables, qualifiés et enregistrés les servent. 

 

Cordialement,
 

Jan Christianson-Wood, M. Serv. Soc., TSI

Présidente de l’ACTS

 

cc.                    Cory Heavener, directrice de la Protection de l’enfance

Alex Scheiber, directeur adjoint de la Protection de l’enfance

Michael Crawford, président, BC Association of Social Workers

Dianne Heath, directrice générale, BC Association of Social Workers