Lettre ouverte du président de la FITS, Gary Bailey
Chères collègues,
Chers collègues,
La Journée mondiale du SIDA sera célébrée le mercredi 1er décembre 2010 et je voulais profiter de cette occasion pour vous livrer quelques réflexions personnelles relatives à cette épidémie et son incidence sur notre rôle de travailleurs sociaux aux niveaux local et international.
Plusieurs parmi vous savent peut-être déjà que j’œuvre au sein du Boston AIDS Action Committee depuis plus de vingt ans et que j’ai assumé la présidence de son conseil d’administration pendant six ans. En juin 2010, j’ai eu l’honneur de figurer parmi 25 personnes honorées par cet important organisme en tant que personnes dont la contribution à la lutte au SIDA au cours des deux dernières décennies et demie s’est avérée d’une valeur inestimable pour les personnes atteintes du VIH/SIDA et pour prévenir la transmission de nouvelles infections.
Malheureusement, il reste beaucoup à faire par chacun de nous!
Dans bien des parties du monde, on considère depuis longtemps que le VIH/SIDA est un problème qui affecte les hommes, de manière plus précise, les hommes homosexuels, et, comme conséquence de cette idée préconçue, on a grandement négligé de s’occuper des torts causés aux femmes de partout dans le monde par cette maladie. Et pourtant, aujourd’hui, près de la moitié des adultes vivant avec le VIH dans le monde sont des femmes. Quelque 76% des femmes vivant avec le VIH sont de l’Afrique subsaharienne. Trois sur quatre des jeunes gens de cette région vivant avec le VIH sont des femmes.
Les inégalités continuent d’abonder! À titre d’exemple, dans mon propre état, le Massachussetts, les Afro-Américains comptent pour plus de 25% des personnes atteintes du VIH/SIDA, alors qu’ils ne représentent que quelque 5% de la population totale de l’état. Le SIDA constitue la principale cause de décès des hommes et des femmes afro-américains âgés de 25 à 44 ans aux États-Unis. La plupart des femmes séropositives ont contracté le VIH dans le cadre de relations hétérosexuelles. Sur le plan physique, les femmes sont plus susceptibles que les hommes de contracter le VIH par le biais de relations hétérosexuelles et ce fait à lui seul veut dire qu’il faut accorder une attention spéciale à leur protection, si on veut éviter qu’elles soient touchées de manière disproportionnée par cette épidémie.
Différentes études démontrent que, dans le cadre de relations hétérosexuelles, les femmes sont environ deux fois plus susceptibles de contracter le VIH d’un homme que le contraire. C’est là une des raisons principales pour lesquelles le nombre des femmes séropositives a si rapidement rattrapé celui des hommes. Il semble très plausible que le nombre des femmes atteintes dépasse sous peu celui des hommes, si rien n’est fait pour éviter que cela se produise.
Il se pourrait que cella soit déjà en train de se produire: des données émanant du Centre for Disease Control des États-Unis indiquent qu’en 2001, chez les adolescents, les filles comptaient pour plus de la moitié des nouveaux cas signalés de VIH. Globalement, 60% des personnes séropositives âgées de 15 à 24 ans sont des femmes. De nombreux millions d’enfants de par le monde ont déjà vu leurs parents emportés par le SIDA et sont eux-mêmes devenus des proies faciles pour ce virus.
Pourquoi est-il difficile pour les femmes de se protéger?
Les inégalités
Le discours féministe a cours dans les pays occidentaux depuis plusieurs décennies, mais, dans bien des parties du monde, il n’a eu aucun effet. Des inégalités importantes demeurent entre les femmes et les hommes, et dans toutes les dimensions de la vie – depuis les possibilités d’emploi, l’accès à l’éducation, jusqu’aux choix qui s’offrent dans les rapports interpersonnels. De nombreux pays sont toujours assujettis à des règles patriarcales qui régissent la place de la femme dans les relations sexuelles. Dans certaines sociétés, la femme ne peut pas choisir la personne avec laquelle elle désire avoir des relations sexuelles ou la personne qu’elle voudrait épouser, ces choix étant effectués par les hommes de sa famille. Dans des situations où l’homme possède tout le pouvoir, il est peu probable qu’une femme puisse insister pour qu’il porte un condom ou qu’elle puisse prendre d’autres mesures pour se protéger du VIH.
Dans bien des pays, le choix d’une carrière demeure très restreint pour les femmes et se limite bien souvent aux rôles prescrits d’enseignante, d’infirmière, de travailleuse sociale ou autre rôle de dispensatrice de soins aux membres de leur famille et de leur collectivité. Ces rôles sont toutefois cruciaux dans toutes les sociétés. Un pays qui perdrait un grand nombre de ses infirmières ou de ses travailleuses sociales aurait beaucoup de mal à maintenir ses services médicaux. Un pays qui perdrait un grand nombre de ses enseignants trouverait difficile d’éduquer ses jeunes. Et tant le système des soins de santé que le système d’éducation sont absolument essentiels là où sévit une grave épidémie de SIDA.
Les femmes doivent souvent travailler plus fort que les hommes, même si elles sont infectées par le VIH. À bien des endroits, de jeunes filles doivent quitter l’école pour prendre soin d’un membre de la famille infecté, et on s’attendra toujours à ce qu’une femme perçue comme le soutien de famille continue de travailler.
Les femmes au sein de la famille
Même le mariage ne constitue pas une protection pour la femme dans de nombreux pays. À certains endroits, non seulement voit on d’un mauvais œil les aventures extraconjugales d’une femme, on va même jusqu’à les criminaliser, alors que le fait pour un homme de faire appel à des travailleuses du sexe est presque acceptable, sinon anticipé. Une bonne part du travail de prévention du VIH dans les pays en voie de développement met l’accent sur l’abstinence sexuelle avant le mariage, mais le fait pour une femme de rester fidèle à son mari n’aidera pas celle-ci à se protéger du SIDA, si c’est lui qui l’infecte. Il s’agit en fait du mode de transmission le plus courant dans nombre d’endroits.
En outre, les multiples rôles que jouent les femmes dans a société sont des rôles très importants. Ce sont les femmes qui portent et prennent soin des enfants, et elles jouent un rôle essentiel à la préservation des structures sociale et familiale. Dans bien des pays, elles occupent une place essentielle au sein de la population active, en plus de prendre soin de leur famille. Le décès de la mère peut avoir des effets dévastateurs sur la famille; cette dernière perd de ce fait un soutien de famille important et les enfants sont privés d’une dispensatrice de soin et d’une éducatrice essentielles.
La prostitution
La prostitution constitue une autre forme d’exploitation sexuelle des femmes dont le pouvoir économique est insuffisant. La cause la plus fréquente de la prostitution, c’est la pauvreté. Mais quelles qu’en soient les causes, la prostitution regroupe des femmes à très haut risque. Les femmes qui ont désespérément besoin d’argent pour prendre soin de leurs enfants – un bon nombre d’entre elles des veuves du SIDA – ne sont pas en position d’exiger que leurs clients utilisent des condoms. Cela signifie non seulement qu’elles sont à risque de contracter le VIH, mais encore que, si elles sont déjà séropositives, elles risquent de le transmettre à leurs clients. Dans bien des cas, ces clients rapportent le SIDA dans leur famille.
Dans bien des pays, les travailleuses du sexe sont mal acceptées et criminalisées. Il est difficile pour elles d’accéder aux soins dont elles auraient besoin pour demeurer en santé, si elles risquent d’être arrêtées ou punies lorsqu’on sera au courant de leur profession. Cette stigmatisation accentue la vulnérabilité d’un groupe déjà très à risque.
Les drogues
La consommation de drogues est un problème social qui affecte tout autant les femmes que les hommes. On a tendance à imaginer le toxicomane type comme un homme, mais, en réalité, bon nombre des toxicomanes qui consomment des drogues par voie intraveineuse sont des femmes. Quiconque devient accroc des drogues par injection risque d’être exploité sexuellement et devient vulnérable aux infections transmises par des aiguilles. Bon nombre des femmes partenaires d’hommes consommant des drogues par voie intraveineuse sont aussi infectées du VIH transmis à ce dernier par des aiguilles souillées.
La violence faire aux femmes
Dans de nombreux pays, notamment dans des régions moins stables socialement, il est plus probable qu’une femme soit forcée de se livrer à ses premiers rapports sexuels ou qu’elle y soit contrainte de quelque façon. Le viol peut s’avérer très dévastateur pour une femme et comporter des risques de transmission du VIH. La violence sexuelle envers les femmes est plus commune dans certaines régions du monde que dans d’autres. À titre d’exemple, l’Afrique du Sud a un des taux les plus élevés de violence sexuelle, de même qu'une incidence très forte du VIH. Dans certaines régions d’Afrique, on croit que le fait d’avoir une relation sexuelle avec une femme vierge peut guérir le VIH, ce qui entraîne le viol de jeunes femmes et d’enfants par des hommes séropositifs.
On se sert de plus en plus du SIDA comme arme de guerre et comme outil de nettoyage ethnique. Dans certaines régions du monde où la sécurité est très mal assurée, on rapporte qu’un nombre croissant de femmes sont violées dans le but exprès de les infecter du VIH, ce virus constituant une arme qui continuera d’avoir des effets dévastateurs longtemps après la fin de la guerre.
Les femmes séropositives
Le VIH/SIDA a les mêmes effets chez les femmes que chez les hommes qui en sont atteints, mais certaines maladies sont propres aux femmes, tels des cas graves d’atteinte inflammatoire pelvienne qui accroissent les risques de cancer du col de l’utérus. Les femmes réagissent aussi différemment au traitement antirétroviral et, dans certains cas, pourraient avoir besoin de traitements différents de ceux offerts aux hommes. Il n’existe aucune méthode unique de traitement qui réponde parfaitement et à la fois aux besoins de femmes et des hommes.
Quels changements s’imposent?
Le rôle assigné à chacun des sexes dans le monde accule les femmes à des positions où elles n’ont pas suffisamment de pouvoir pour se protéger du VIH et où, si elles en sont infectées, elles n’ont pas suffisamment la possibilité de se faire traiter. Il faut remettre en question les présomptions négatives au sujet du rôle des femmes et la discrimination à leur endroit, et habiliter les femmes à s’aider et à se protéger.
Les femmes qui ont été violées devraient avoir accès à la prophylaxie post-exposition, un traitement médical qui peut réduire les chances d’infection au VIH, si la victime d’un viol est traitée rapidement. Dans bien des pays où l’on constate des niveaux élevés de violence envers les femmes ainsi qu’une forte incidence du VIH, principalement en Afrique, ce traitement n’est pas facile à obtenir.
Il n’incombe pas aux femmes seulement de protéger les femmes du VIH. La plupart des femmes séropositives ont été infectées à l’issue de relations sexuelles non protégées avec un homme infecté. Il incombe aux deux partenaires de prévenir la transmission du VIH et les hommes doivent contribuer également à cet égard. Si aucun homme séropositif n’avait de relations hétérosexuelles non protégées, le nombre des femmes nouvellement infectées du VIH baisserait brusquement.
De nombreuses femmes pourraient croire qu’elles ne sont pas à risque de contracter le VIH. Un mythe existe encore à certains endroits voulant que l’infection au VIH n’arrive qu’aux autres – aux hommes, aux consommateurs de drogues par voie intraveineuse, aux gens d’autres groupes ethniques. Il importe de corriger cette fausse conception et tous les pays du monde doivent habiliter les femmes à se protéger. S’il est impossible à court terme d’habiliter les femmes au point où elles pourront insister pour que leur partenaire porte un condom, il faudra consacrer les efforts nécessaires à trouver des solutions de rechange.
On travaille actuellement à mettre au point un microbicide vaginal en gel ou en crème, qui pourrait être appliqué sans que le partenaire le sache et qui pourrait tuer le VIH et prévenir sa transmission. Il est à l’essai depuis plusieurs années, mais les experts médicaux sont d’avis que, même si tout va bien, il faudra encore 5 ans au mois avant qu’on puisse avoir accès à ce gel. Il y a bien des choses à considérer dans l’élaboration d’un microbicide. Même si on parvient à démontrer qu’un tel produit est à la fois sûr et efficace, il faudra par la suite s’assurer qu’il est acceptable pour les consommateurs de différents pays et cultures. Un enjeu de taille est celui de la grossesse.
Les femmes de pays en voie de développement pourraient vouloir un microbicide qui prévient le VIH, mais qui permet néanmoins de tomber enceinte, alors que d’autres femmes pourraient vouloir être protégées du VIH et de la grossesse. Étant donné que de nombreuses organisations confessionnelles s’opposent à la contraception, il semble probable qu’un microbicide qui ne préviendrait pas la grossesse serait plus facilement accepté.
Il reste encore beaucoup à faire pour protéger les femmes dans les pays que l’on dit développés. On a beaucoup critiqué le fait que l’éducation sexuelle offerte dans les écoles des États-Unis s’appui sur la notion que la fidélité avant le mariage constitue la meilleure façon de prévenir les ITS. Cette approche ne parviendra pas à protéger une femme si celle-ci est infectée par son mari et elle sera vulnérable et ignorante si elle change d’idée et a des relations sexuelles avant de se marier. C’est pourquoi il faut apprendre aux femmes à minimiser les risques en utilisant un condom et pourquoi il faut qu’elles puissent facilement s’en procurer.
La violence faite aux femmes, la discrimination, les inégalités liées au sexe, la prostitution, et les autres inégalités d’ordre racial, ethnique, global et social constituent autant de problèmes sociaux il faudrait indéniablement résoudre, mais il faudra peut-être bien des années pour y parvenir complètement. Les femmes atteintes du VIH doivent pouvoir être traitées maintenant et celles qui ne sont pas atteintes doivent être en mesure de se protéger. L’accès au traitement devrait être garanti à l’échelle mondiale!
Que pouvons-nous faire au juste en tant que communauté mondiale de service social? Nous pouvons donner suite au travail entrepris cet été à Hong Kong en vue de la réalisation du Programme d’action global de 2010. Nous pouvons travailler collectivement pour assurer que les buts de développement du Millénaire deviennent réalité. J’espère qu’en cette Journée mondiale du SIDA de 2010 vous prendrez connaissance de politique de la FITS sur le VIH/SIDA et que vous la partagerez avec d’autres; aussi, si ce n’est déjà fait, que vous prendrez connaissance de l’Agenda global de la FITS. Ensemble, nous pouvons certes influencer le cours des choses!
Je demeure solidairement vôtre.
Gary Bailey